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mercredi, juillet 6, 2022

Une élection présidentielle à trois tours

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Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l’auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.

Publié le 16 avril 2022



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Quelle que soit l’issue du scrutin du second tour, il est certain que l’élection présidentielle de cette année aura représenté un tournant majeur dans l’histoire de la Ve République. Au-delà du fait, original si on le compare avec ce qui se passe dans les autres grandes démocraties occidentales, que c’est la troisième fois sur les cinq dernières élections que le candidat du parti lepéniste se qualifie pour le deuxième tour, les résultats du 10 avril contiennent d’ores et déjà de riches enseignements :

  • Deux familles politiques d’importance historique, la gauche et la droite anciennement dites de gouvernement, se sont écroulées, peut-être de manière définitive. Jusqu’à la destruction macronienne du bipartisme opérée en 2017, elles avaient pourtant accaparé le pouvoir durant de longues décennies ;
  • Éric Zemmour, un intellectuel idéologue en chef de l’extrême droite, a fait une irruption remarquable dans la compétition politique. Indéniablement, son projet a connu un certain succès, si l’on tient compte, en plus des près de 2,5 millions de votes qui se sont portés sur sa candidature, de l’identitarisme qui aura coloré nombre des thèmes abordés sous son influence pendant la campagne ;
  • Un tripartisme nouveau est apparu. Il a été accentué par la pratique du vote utile en faveur de trois camps de presqu’égale importance, représentés par les candidats de LREM, RN et LFI. Il sera sans doute appelé à perdurer dans les scrutins nationaux futurs, recomposant dans une forme inconnue la vie politique du pays.

Un nouvel échiquier politique ? 

Le XIXe siècle avait connu un progressif glissement vers la gauche du spectre politique français. L’apparition des forces républicaines et socialistes avait par exemple poussé le groupe des libéraux du centre-gauche en direction du centre-droit des travées de l’Assemblée nationale, alors même que ceux-ci furent les grands bénéficiaires de la Révolution de 1830, grâce à laquelle ils s’emparèrent du pouvoir sous la Monarchie de Juillet, pouvoir qu’ils « gauchisèrent » selon les canons de l’époque.

Le triple surgissement d’une question politique sur le choix entre monarchie et république, d’une question sociale inédite à cause du développement de la nouvelle strate des ouvriers dans le contexte de l’industrialisation de la France, et d’une question laïque mettant aux prises anticléricaux et cléricaux sur la place de la religion dans la sphère publique, explique pour une grande part ce réagencement politique passé.

Sous l’effet de la mondialisation, dont la construction européenne est un facteur déterminant, et de son corollaire l’immigration massive, laquelle implique de se poser la question du devenir civilisationnel du peuple français, il se pourrait que le XXIe siècle ait déjà entamé un autre processus de ce type. L’élection présidentielle de cette année en marquerait une étape décisive. Ce processus s’articulerait selon le degré et la nature du mondialisme ou du nationalisme prisés par chaque parti politique.

L’altermondialisme, le mondialisme et le nationalisme

Le mondialisme se caractériserait par la prédisposition à accepter les évolutions du monde telles qu’elles se produisent, voire à les provoquer. Il se diviserait néanmoins sur la politique économique nécessaire pour accompagner la mondialisation, et sur la forme que devrait prendre le projet européen. Deux partis à peu près similaires en termes de force politique, LREM et LFI, le constitueraient principalement, et l’organiseraient en deux familles irréconciliables, la première s’affichant comme européiste et atlantiste, tandis que la seconde se pense altermondialiste et non-alignée.

Le nationalisme préférerait, lui, s’échiner à protéger la civilisation française de ce qu’il interprète comme des coups de boutoir de la mondialisation, à la fois sur les plans culturel et économique. Il serait dominé par RN, à la puissance comparable aux deux partis, européiste et altermondialiste, cités plus haut.

L’érosion de l’assise populaire de LR et du PS a laissé un vide, dans lesquels les trois grands partis arrivés en tête le 10 avril se sont déjà engouffrés. Si la situation se fige à l’avenir, cela signifiera que les trois partis auront réussi à satelliser les autres formations plus modestes, amenant à penser le spectre politique nouveau, qui existerait dorénavant, selon le schéma suivant :

Schéma du spectre politique tiré des résultats du premier tour des élections présidentielles de 2022

 

                                                                                                                                                                              

 

Ainsi, si l’on se fie à ce schéma, le paysage politique, qui serait né cette année, et dont on penserait qu’il se maintiendra lors des prochaines échéances électorales, aurait radicalement changé. Du fait de la dilatation de la macronie sur sa gauche et sur sa droite, un glissement vers le centre aurait eu lieu. LFI serait passée de l’extrême gauche à la gauche. RN, quant à lui, représenterait la droite tout court. Il n’appartiendrait plus à l’extrême droite, occupée aujourd’hui par le mouvement d’Éric Zemmour, dont le positionnement sans concession sur nombre de sujets a recentré le parti de Marine Le Pen.

Une crise de régime plausible ?

Cette nouvelle configuration autorise à penser que la cohabitation, considérée comme impossible depuis l’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier réservant la primeur à l’élection présidentielle, pourrait faire un jour son grand retour. Le rejet, suscité par la politique d’Emmanuel Macron durant son quinquennat, et la peur de confier tous les pouvoirs à la fille de l’homme du détail, la feraient peut-être advenir dès cet été.

Pendant la totalité de la législature, un chef de l’État nouvellement élu serait virtuellement bâillonné par une majorité introuvable à l’Assemblée nationale. Cela donnerait naissance à une crise de régime, dont nul ne saurait préjuger de la suite, sauf à imaginer l’éclosion d’une révolte des Gilets jaunes bis d’une ampleur accrue, prenant l’allure du mouvement de 1958, lequel provoqua l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir et la fin de la IVe République.

À moins que le nouveau président ne se soumette, faisant changer la Ve République de nature, vers moins de présidentialisme. Ce fut déjà le cas lorsque le président Mac-Mahon, face à une Assemblée hostile, dut démissionner en 1879 après une dissolution ratée, aménageant par cet acte une voie sans embûches pour la parlementarisation de la IIIe République. Mais le suffrage universel direct, qui confère au président élu de notre actuel régime une légitimité sans pareille, compliquerait la donne. Une telle crise se dénouerait-elle donc par un coup d’État, en prenant exemple sur celui qui avait été commis par Louis-Napoléon Bonaparte en 1851 pour trancher son différend avec le pouvoir législatif ?

Une élection à trois tours ? 

Devant le risque de défaillances du système politique de la Ve République en son entier, il importe de réfléchir à des réformes institutionnelles et politiques profondes.

À ce titre, deux évolutions pourraient être proposées. En plus d’un retour au septennat qui empêcherait le président de la République de se voir paralysé dans ses prérogatives dès le début de son mandat en cas de cohabitation forcée, la première réforme impliquerait un changement du mode de scrutin. En prenant acte de la tripolarisation du paysage politique, la solution d’un vote à trois tours aurait ses avantages. Le premier tour qualifierait les trois premiers candidats. Le deuxième en éliminerait un, avant que le troisième ne désigne le nouveau président de la République.

Il suffit d’imaginer qu’un tel système aurait permis à Jean-Luc Mélenchon de continuer sa campagne, et de se confronter, par le débat, à Emmanuel Macron et Marine Le Pen. La France entière aurait assisté à une revue de l’ensemble des divergences et convergences qui existent entre les trois principales forces politiques. Un tel débat aurait mobilisé la majorité de la population, si bien que la démocratie s’en serait retrouvée revitalisée. D’autant que pour des raisons acceptables, il n’a pas eu lieu avant le premier tour, puisque le président en exercice ne peut s’abaisser à ce type d’échanges avec des candidats de moindre importance, au risque dans la situation inverse d’écorner l’image de sa fonction, a fortiori dans un contexte de crise internationale, comme ce fut le cas cette année avec la guerre en Ukraine.

Une telle réforme permettrait d’annihiler une possible déshérence populaire vis-à-vis des compétitions électorales. Dans le cadre actuel d’une élection à deux tours, près d’un tiers des votants, en plus de ceux qui se sont abstenus et qui représentent le quart du corps électoral, risque de se désintéresser de la campagne de l’entre-deux tours. Une bien mauvaise nouvelle pour la suite de la démocratie française…

L’impact des sondages

La deuxième réforme est plus simple. Comme en Italie lors des scrutins, il faudrait interdire la publication de sondages une à deux semaines avant le premier tour. En effet, ils créent les conditions du vote utile, qu’ils ont du mal à quantifier puisque conséquence de leur diffusion. Ils faussent, en ce sens, la compétition électorale, pour la raison évidente que des candidats qui auraient dû afficher de meilleurs scores se trouvent défavorisés par rapport à ceux, proches d’eux idéologiquement, qui ont bénéficié de projections plus probantes.

Sans ces dernières, Éric Zemmour aurait sans doute dépassé les 10 %, Valérie Pécresse les aurait tutoyés, et Éric Jadot aurait été au-dessus de la barre des 5 %, fatidique en vue du remboursement des frais de campagne. Laisser chuter, faute de moyens, des partis politiques qui, dans la réalité, sont les champions d’une large section de la population, n’est pas rendre service à la démocratie française. À moins que cet état de fait ne permette, idée abordée dans ce texte, une cristallisation autour de partis divergents bien identifiés, nécessaire pour la vigueur de la vie politique…

Périls en la demeure

Le prochain président de la République, ainsi que les forces politiques qui domineront l’Assemblée nationale, aura la charge de chercher à revivifier l’adhésion du peuple à son État, quitte à initier, pour ce faire, un changement de régime.

Les réformes présentées ci-dessus, ou d’autres, peuvent y concourir. Ne rien faire équivaudrait à tolérer que d’immenses périls politico-culturels percutent notre douce France, laquelle doit remettre en selle sa cohésion, afin d’affronter les effets néfastes du réchauffement climatique en cours d’accentuation et la fin programmée des énergies fossiles.

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