la loi accusée de discriminer les personnes LGBT entre en vigueur, les homosexuels contraints à la discrétion

Johanna MAJERCSIK, porte-parole de la Budapest Pride, le 30 juin 2021. (LOUISE BODET / RADIO FRANCE)

En ce début juillet, une nouvelle loi entre en vigueur en Hongrie. Elle devait lutter contre la pédophilie, mais le texte fait un amalgame et bannit des médias et des contenus pédagogiques toute représentation de l’homosexualité ou du changement de genre auprès des mineurs. Le Premier ministre hongrois, Viktor Orban, est à l’origine de ce texte qui irrite l’Union européenne. Cet ancien libéral devenu ultra-conservateur cible depuis plusieurs mois les personnes LGBT via une politique pro-famille qui vire à la discrimination. Plusieurs États membres de l’UE jugent que cette nouvelle législation est « contraire aux valeurs européennes » et menacent de sanctions.

Alors que la loi a été votée il y a deux semaines, le Mois des fiertés a démarré, comme prévu, vendredi 25 juin. Avant la Budaspest Pride, la communauté LGBT a lancé un flashmob sous les fenêtres du Parlement hongrois. « Est-ce qu’on va quitter la Hongrie ? Oui, c’est très probable, s’inquiète Kincsö. Il y a des élections l’an prochain, on va voir comment ça évolue mais si personne d’autre n’arrive au pouvoir, oui, je partirai sans doute ».

Dans la manifestation, Arkadiusz est moins catégorique. « J’ai mon âge, je n’ai plus 20 ans, je ne veux pas recommencer ma vie à partir de zéro dans un autre pays. Il faut que je reste et il faut que je lutte. » S’exiler pour vivre librement sa sexualité, mais aussi élever un enfant, c’est précisément le choix qu’a fait Arkadiusz Karski. « En 2001 je suis venu de Pologne, d’un pays arriéré, pour m’installer dans un pays ‘occidental’, qui était à l’époque en avance dans le domaine des familles atypiques ou familles arc-en-ciel et point par point le gouvernement Orban peut enlever toutes les avancées civilisationnelles ».

J’imagine des choses vraiment horribles dans le futur.

Arkadiusz Karski

à franceinfo

Plus libérale qu’on ne le pense, la Hongrie a dépénalisé l’homosexualité dès les années 1960, soit 20 ans avant la France, et un partenariat civil y existe depuis 2009. Cependant, le détricotage opéré par le Fidesz s’est accéléré ces derniers mois : de l’interdiction du changement de genre dans l’état civil, à l’adoption rendue impossible pour les couples homosexuels.

La Marche des fiertés à Budapest, 26 juin 2021. (BUDAPEST PRIDE)

Csaba Lukacs est journaliste, directeur d’un des rares journaux d’opposition hongrois, victime d’une campagne de diffamation menée par un ancien ami devenu co-fondateur du Fidesz. Il se sent particulièrement concerné mais pas physiquement en danger. « Je ne me sens pas menacé, explique-t-il. Il faut dire que, sans me cacher, je ne suis pas ouvertement gay, je ne vais pas à la Marche des fiertés, je n’ai pas de drapeau arc-en-ciel devant chez moi mais c’est vrai qu’on peut toujours trouver des gens stupides qui, parce que la propagande leur dit de haïr quelqu’un, vont vous haïr ».

Selon Aron Demeter, directeur de programme pour Amnesty International Hongrie, le gouvernement entend imposer la discrétion aux LGBT et le danger est pour eux bien réel. « C’est précisément ce qu’ils veulent : faire disparaître tout ce qui concerne les LGBT, et même les gens eux-mêmes, des medias et des écoles. On les bannit en leur envoyant ce message : vous n’êtes pas de vrais Hongrois, vous n’appartenez pas à notre communauté parce que vous êtes une menace pour nos enfants. C’est terrible. » Aron Demeter affirme qu’on voit « déjà des brimades, des agressions dans la rue et je suis convaincu que ça va s’aggraver ».

Face à cette loi controversée, il est impossible d’entendre en Hongrie toute voix alternative dans les médias tenus par les amis de Viktor Orban. Sans débat, les électeurs du Fidesz, majoritaire dans le pays, semblent acquiescer à ces mesures. C’est le cas de Gabriella : « Ce qui est déviant, ce qui est anormal s’impose partout ! Vous trouvez ça bien, vous, qu’un transgenre aille raconter des contes de fée à des enfants de maternelle ? Ça va leur faire peur ». Selon elle, « personne ici n’est contre les homosexuels, notre Constitution protège leurs droits. Mais la presse libérale de gauche transforme la réalité et l’Europe occidentale gobe cette propagande ».

« Qu’un transgenre aille raconter des contes de fée à des enfants de maternelle ? Ça va leur faire peur », affirme une Hongroise. Cette loi est un moyen détourner l’attention, selon Akos Hadhazy, député indépendant d’opposition, le 30 juin 2021. (LOUISE BODET / RADIO FRANCE)

Entre défense de la famille et guerre culturelle avec l’Occident : le narratif développé par Viktor Orban fonctionne à plein selon Agoston Mraz, directeur du think tank Nezöpont, financé par le Fidesz. « Les Hongrois ne s’intéressent pas à la vie privée des autres, qu’on soit gay ou pas n’a pas beaucoup d’importance. En ce sens, ils sont libéraux mais seulement pour ce qui concerne les adultes. Quand il s’agit de protéger les enfants, les Hongrois sont très conservateurs. Ils pensent que protéger les enfants et même les défendre contre le monde moderne, c’est très important ».

À moins d’un an des prochaines élections législatives, polariser le débat sur les personnes LGBT permet évidemment au Premier ministre de mobiliser l’électorat conservateur. Ça lui permet aussi de fracturer son opposition, unie contre lui mais divisée par cette loi. Le Jobbik, parti de droite extrême, l’a votée ; le centre et la gauche l’ont boycottée.

Avec cette loi, Orban veut détourner l’attention des 30 000 morts du Covid et de sa gestion calamiteuse de la pandémie. Mais surtout de ses crimes, de la corruption, du pillage massif des fonds européens. Il ne veut pas qu’on parle de ça.

Akos Hadhazy, député indépendant

à franceinfo

De fait, ce ne sont pas ces sujets qui valent à Viktor Orban les foudres de l’Union européenne, mais bien le sort réservé aux personnes LGBT, après les juges, les journalistes et les migrants. Des boucs émissaires qui permettent au Premier ministre hongrois d’asseoir son pouvoir chez lui et de développer son influence sur la scène européenne.

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