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mardi, juillet 5, 2022

Bernard Tapie, l’homme aux mille vies

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l’essentiel
Bernard Tapie est mort ce dimnche 3 octobre a annoncé sa famille. Retour sur la vie hors norme de l’homme aux multiples casquettes :  business, football, cyclisme, politique, cinéma, théâtre, chanson, télé…

Avec sa mèche en bataille sur un front crâneur, son menton de boxeur et son œil fiévreux, son sourire enjôleur et sa voix de bonimenteur, il avait la gueule de l’emploi. Voire, de tous les emplois ! De chanteur à ministre, de businessman à comédien, de dirigeant sportif à capitaine de yacht, de taulard à prince de la jet-set, en passant par patron de presse…

Laissez-le devant un piano, et il s’accompagnera pour pousser la chansonnette. Donnez-lui les commandes d’un jet et il vous embarquera dans les nuages. Plantez-le devant un militant du Front national, qui râle parce que Tapie a qualifié les électeurs de Le Pen de « salauds », et en quelques risettes et trois tapes sur l’épaule, voilà notre bonhomme qui trouve tout à coup « Bernard, très sympa ! »

Ce gars-là, c’est Rastignac et Jean Valjean, c’est Rockfeller et Madoff, c’est Gabin et Belmondo, c’est un lion et un T.Rex, un puncheur et un marathonien, qui finira par s’écrouler au bout d’un chemin mené presque en apnée, trois quarts de siècle durant. 

« Tapy et les yé-yé »

Il aurait pu être soudeur ou mécano :  Bernard Tapie est né en 1943 dans un milieu modeste, son père d’origine ariégeoise est ajusteur puis petit patron, au Blanc-Mesnil près de Paris. Il a vingt ans à l’époque des yé-yé. Déjà gonflé à bloc, il réussit à enregistrer un disque et se lancer dans la chanson. Mais « Bernard Tapy » ne rencontre pas (encore) le succès. Du coup, il se lance dans la vente de postes de télévision.

Son bagout fait merveille, en quelques années il ouvre son propre magasin, qu’il revend.  En 1974, il lance « Cœur assistance » avec le gersois Maurice Mességué : un boîtier portable pour les cardiaques qui leur permet de biper une ambulance en cas de pépin. Futé, mais illégal : l’ordre des médecins le fait condamner. Qu’importe, il sait qu’il est fait pour les affaires. Qui auront toujours une petite odeur de soufre.

Il devient consultant. Son truc ? Racheter pour le franc symbolique une entreprise en faillite. La « restructurer ». Et la revendre avec un copieux bénéfice. Terraillon, Look, La Vie Claire, Testut, Donnay… La réussite est insolente. Du coup, les médias se tournent vers lui qui n’attendait que ça : le patron de Wonder attire la lumière.

« Dès cette époque, racontera le publicitaire Jacques Séguéla, il avait la volonté féroce de gagner beaucoup, beaucoup, beaucoup d’argent ! »

Les années 80 sont celles de la « Tapie mania ». On se l’arrache sur les plateaux de télé, de l’intellectuel « Grand échiquier » aux très populaires « Grosses têtes ». On lui confie même les rênes d’une émission taillée sur mesure « Ambitions »

 Il anime des conférences à travers la France, dans les écoles de commerce, où les étudiantes sont bouche bée. Quand il déboule, il n’y a plus que lui et sa belle gueule : il séduit les jeunes, les femmes, et… les hommes politiques. Pas encore ceux de la gauche, mais déjà, ceux qui, bien plus tard, incarneront la droite. Il s’associe avec l’avocat Jean-Louis Borloo, fréquente le maire de Neuilly Nicolas Sarkozy, celui de Levallois-Perret, Patrick Balkany.

La gloire avec l’OM

Le banlieusard fréquente la haute. Et squatte les trois chaînes de l’époque. L’ancien vendeur de télé est comme chez lui sur le petit écran. Un parfait marchepied pour prendre sa place dans un autre monde qu’il adore : le sport. En rachetant La Vie Claire, Bernard permet à Hinault, viré de Renault, de gagner un cinquième tour de France.

Il va surtout racheter l’OM et provoquer une sorte de miracle qui illumine encore aujourd’hui la cité phocéenne. C’est sans doute à Marseille que la tristesse sera la plus profonde, la plus partagée et la plus sincère aujourd’hui.

Bernard Tapie à la tête de l’OM, c’est du lourd sur le terrain : Jean-Pierre Papin, Éric Cantona, Basile Boli, Fabien Barthez, Marcel Dessailly, Didier Deschamps ou encore Chris Waddle ou Abédi Pelé : « Dream team ». Et ça paye : quatre championnats de France, une coupe de France, et surtout une Ligue des Champions le 26 mai 1993, la première victoire d’un club français, 1 à 0 contre l’AC Milan, but de Basile Boli.

Oui, au Stade Vélodrome, Tapie et l’OM ont connu le paradis. Puis l’enfer avec VA/OM, une histoire de corruption avec des liasses de billets enterrées dans le jardin d’un joueur. Marseille retourne en D2, perd ses joueurs vedettes, même si des exploits personnels lui maintiennent la tête hors de l’eau.

Cette affaire VA/OM va le poursuivre sur un autre terrain : celui de la politique. Car entre-temps, Bernard Tapie est tombé sous le charme de François Mitterrand et réciproquement. Le président de la République impose l’homme d’affaires tonitruant dans le monde aussi cruel que feutré de la politique, en espérant que la popularité du bateleur rejaillira sur lui, dans une fin de règne étouffante. L’idée de Mitterrand, au tournant du septennat, c’est de faire avaler au Français que « le fric, c’est chic ». Pour bien des socialistes « à l’ancienne », la pilule Tapie ne passera jamais.

Victoires et casseroles

Tapie est député deux fois trois ans. Élu à Marseille, malgré les peaux de banane des socialistes locaux, il se hasarde à des promesses enflammées du genre : « Je vous donne ma parole que d’ici trois ans, il n’y aura plus ici un seul jeune au chômage ou sans formation ! »

Il prendra ensuite la tête d’une liste aux élections européennes de 1994 et dépassera les 12 % de voix. Ce qu’il ne sait pas, c’est que François Mitterrand l’a poussé à se présenter, histoire de déplumer son ennemi de toujours, Rocard, qui fera un piteux 14 % à ces mêmes Européennes.Après un tel échec, Rocard ne sera jamais président de la République…

En 1992, Tapie avait été nommé ministre de la Ville. Et il en était « fou de joie ». Pas Jospin, ni Aubry ou Mauroy. Joie de courte durée. Il est attaqué de toute part. Les casseroles s’accumulent derrière lui, et ses ennemis, de droite comme de gauche les font carillonner. Il est obligé de démissionner deux mois après son arrivée. Il avait plus ou moins pigeonné un de ses anciens associés, Georges Tranchant, lors de la vente d’une société à Toshiba.

Plainte, menace d’inculpation. Hop, coup de fil de Mitterrand à Tranchant, qui finira par trouver un arrangement avec son ex-associé et retirer sa plainte. Tapie revient alors au gouvernement. Vend à la hâte Adidas, sur les conseils de Mitterrand, qui ne veut plus qu’il mélange affaire et politique. Au lieu de clore un chapitre, c’est une affaire interminable qui débutera…

Entre-temps, d’autres histoires refont surface, comme une fraude fiscale autour de son yacht, le Phocéa. Et puis celui qui deviendra son ennemi de toujours, le Crédit Lyonnais, obtient une saisie des meubles de son appartement, sous l’œil vorace des caméras.

En revanche, tout le monde salue l’artiste, lorsque, devant une débâcle générale des ténors de la politique, il affronte, avec talent et courage, Jean-Marie Le Pen dans un débat mémorable.

En 1995, c’est le coup de grâce. Pour la corruption dans l’affaire VA/OM, après des péripéties rocambolesques, Tapie, 54 ans, entre à la prison de la Santé le 3 février 1997 à 19 h 45. Il en ressortira le 25 juillet suivant, blessé, usé, mais pas vaincu.

Il est inéligible, n’a plus le droit de se lancer ni dans les affaires, ni dans le foot.Tout le monde l’imagine au bout du rouleau, prêt à disparaître des écrans radars…

On se trompe. Il entame une nouvelle vie. Comédien ! Comme un pied de nez, il joue dans « Vol au-dessus d’un nid de coucou » au théâtre. Il se remet à la chanson avec le rappeur Doc Gynéco. Il intègre la bande à Lelouch et donne la réplique à Luchini dans « Hommes, femmes, mode d’emploi ». Il tourne douze épisodes de « Commissaire Valence » pour TF1. Tapie est ruiné, mais aimé, il tourne une page et la France avec lui…

Adidas, affaire crampon

Tout va, à nouveau, basculer, avec ce qu’il a appelé « l’affaire de ma vie » : Adidas !
Petit retour en arrière : c’est en 1990 qu’il a racheté la célèbre marque aux trois bandes, qui était au bord du gouffre. Nommé ministre, il doit quitter les affaires et décide donc de revendre Adidas, à son partenaire le Crédit Lyonnais. Ce qui est fait. Très vite, Bernard Tapie s’insurge contre cette vente, constatant que le Crédit Lyonnais a réalisé de son côté une énorme plus-value.

Affaire Adidas, affaire crampon, qui va traîner de tribunaux en tribunaux. Sortant la tête hors de l’eau, dans les années 2000, Tapie va tenter d’attirer l’attention des politiques en place, assurant qu’il a été victime d’une escroquerie par la banque. On l’écoute plus ou moins, jusqu’en 2008. Nicola Sarkozy, que, contre toute attente, Bernard Tapie a soutenu pendant la campagne, contre Ségolène Royal, est président de la République. Son vieil ami Jean-Louis Borloo est lui, ministre de l’Écologie. Et finalement, le dossier aura l’oreille de Christine Lagarde, ministre de l’économie. Des arbitres finissent par attribuer 403 millions d’euros à Tapie.

« Hénaurme », s’offusquent les observateurs. Normal, dit le gouvernement de l’époque.
Tapie est convoqué devant la commission parlementaire. Il s’explique, jure ses grands dieux qu’il n’a bénéficié d’aucun passe-droit et que les arbitres ont été totalement indépendants. Épuisé face à ses contradicteurs, il finit par lâcher : « Je vous souhaite à tous d’être un seul jour, insulté comme je suis insulté ! » Ironie du sort : parmi les députés qui l’interrogeaient, se trouvait un certain Jérôme Cahuzac.

L’histoire semblait entérinée… En 2012, à Nicolas Sarkozy succède François Hollande, qui lui aussi, faisait partie des enquêteurs de cette commission parlementaire. Toujours est-il qu’en décembre 2015, l’arbitrage est dénoncé : Bernard Tapie doit tout rembourser. Entre-temps, il a racheté un super yacht de 40M€ et une villa sur la Côte d’Azur pour 50 M€. On ne se refait pas.

Alors, la retraite ? Que nenni ! Bernard Tapie, à 70 printemps, se lance dans un nouveau défi. Il rachète le quotidien La Provence à Marseille et devient ainsi patron de presse. Cela tangue un peu avec les journalistes et le personnel, et puis ça se calme. Le journal tient bon vaille que vaille. Tapie recrute des grandes plumes, comme Olivier Mazerolle, puis l’ancien patron du Point, Franz-Olivier Giesbert, qui est là « en voisin », puisqu’il vit à Marseille depuis une dizaine d’années.

Mais c’est de l’intérieur que Bernard Tapie va recevoir reçoit le plus méchant coup de poignard, fin 2017. Un cancer de l’estomac, puis de l’œsophage. Là encore, il se débat et serre les dents. Ses cheveux blanchissent. Sa voix s’éraille. Il n’empêche : sur les plateaux télé où il vient encore parfois, il râle toujours aussi fort.

En mars 2019, se déroule le énième procès Adidas. Tapie est fatigué. Et tenace. Et l’inespéré se produit en juillet 2019, lorsque le jugement est rendu : relaxe générale du chef d’escroquerie. Il est « innocenté » et, même s’il doit quand même tout rembourser : « Là, mon cancer vient d’en prendre un sacré coup ! » souffle-t-il de bonheur.

Au mois d’août 2019, on apprend qu’il est soigné à l’institut Paoli-Calmettes de Marseille, avec une machine révolutionnaire. Un appareil de radiothérapie guidée par IRM qui permet de cibler de manière très précise les tumeurs cancéreuses. La bagarre continue.

Répit de courte durée. Les métastases ont été plus rapides que toutes procédures. Et ont rattrapé Tapie, au terme d’une vie de vertiges entre ombre et lumière, entre geôles et palais, entre stades et yachts. Honnête ? Sincère ? Coquin ? En tout cas, après quarante années de tourbillon, il laisse un sacré vide.

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